La grotte de l'oubli : suite

Publié le par William "dromeur" Kisasondi

Merci beaucoup à toutes les personnes qui m'ont répondu et encouragé.

Voici donc la suite de mon récit.

Albert traversa le pont de pierre en trottinant. Il croisa en chemin trois villageois qui l’ignorèrent. Était-ce parce qu’ils étaient trop préoccupés ou parce qu’ils ne le voyaient pas ? Pour en avoir le cœur net, il les apostropha :
- Holà, paysans ! Où allez-vous donc ainsi de si mauvaise mine ?
Il ne reçut aucune réponse. Il conclut alors qu’il était invisible aux hommes. Rassuré, il sifflota gaiement en gravissant le chemin escarpé qui menait sur le plateau.


D’un côté, une vaste étendue herbeuse, à peine vallonnée où vivaient les lutins des plaines dont même Albert ne devinait que l’ombre dansante et les formes fantomatiques. De l’autre un chaos de roches décharnées s’étendant jusqu’à la falaise proche. Pestant qu’on ne l’y reprendrait plus à vouloir venir en aide aux petits garçons, il s’engagea d’un pas mal assuré entre deux gros rochers. Ceux-ci, semblables à des guerriers de pierre figés pour l’éternité, étaient menaçants. Ils murmuraient :
- Ne t’approche pas, petit étranger, fuis ces contrées sauvages !
C’était sans doute ce qu’entendaient les rares paysans qui osaient s’aventurer jusqu’ici et ce qui faisait fuir les plus courageux d'entre eux.


Albert continua pourtant courageusement malgré son apparence fragile de garçonnet. Il se perdit à plusieurs reprises dans ce labyrinthe, destiner à égarer les intrus. Il devait alors rebrousser chemin pour trouver un passage. Il entendait, sans la voir encore, la rivière couler en tumulte en bas de la falaise. Il déboucha finalement sur une étendue de roches plates, gigantesques dalles posées là par les caprices de la nature. À l'extrémité de cette terrasse, Albert vit l’arche gigantesque, nommée la Roche Percée. Portail bâti, dit-on, par des géants avant qu’ils ne quittent les lieux.


Il était trop tard pour se cacher, il s’avança tout tremblant bien qu’il n’y ait personne en vue. L’endroit ne lui disait rien qui vaille, il eut fortement la tentation de rebrousser chemin, mais l’espoir qu’il avait vu dans les yeux du petit garçon l’encouragea. Il avait été chassé naguère par les lutins des rochers, mais il ne se souvenait pas pourquoi. Il ne se souvenait pas de grand-chose hormis son arrivée près du pont. Un voile de douleur lui emplissait l’esprit dès qu’il essayait de penser à cette période d'oubli, aussi renonçait-il…
Son appréhension grandissait au fur et à mesure qu’il approchait de l’arche. Juste avant de la franchir, il s’arrêta, aspira une grande bolée d’air puis avança d’un pas décidé.


Aussitôt, son sang se glaça dans ses veines ! Un bruit formidable, encore amplifié par son appréhension, retentit, telle une volée de cloches qui lui vrillait l’âme et lui commandait de s’enfuir. La cloche ! La cloche volée au village, c’était elle qui faisait entendre ainsi sa plainte lugubre, sa voix de fausset qui sonnait un avertissement funèbre.
- Pars, étranger, pars, tonnait-elle !
À présent qu’il était entré dans ce monde de malheur, Albert distinguait mieux la cloche, bien qu'à demi effacée, fantôme qui tonnait furieusement, suspendue magiquement au-dessus du sol à une ombre de potence qu’on devinait à peine…


Elle avait été emprisonnée là et appelait au-secours !
Albert se précipita vers elle ! Aussitôt, il fut entouré par plusieurs lutins des rochers qui l’arrêtèrent :
- Holà, tout doux, gamin ! Ne t’approche pas où il t’en cuira…
Trois géants le surplombaient. Leur peau était rugueuse comme la pierre, leurs yeux brûlaient d’un feu inextinguible et ils crachaient du sable par leurs bouches caverneuses. Ils avaient d'énormes mains si grosses qu'ils auraient pu écraser Albert comme un enfant écrase un moustique.
- Regardez, faisaient-ils ! Ils nous envoient un gamin pour récupérer leur précieuse cloche. Ha ha ha !
Ils tournaient autour de lui pour l’empêcher de s’enfuir, ce qu’Albert aurait volontiers fait à cet instant. L’un d’eux le poussa de son doigt gros comme un tronc, l'éloignant de l’entrée, en direction d’une grotte à peine assez grande pour lui. Malgré lui, Albert dû avancer. L’un des géants lui dit alors :
- Albert, tu as vraiment crû qu’on ne te reconnaîtrait pas ? Je vois que tu as réussi à te transformer, mais malgré ça nous ne t’avons pas oublié ! Quelle bêtise d’être revenu parmi nous…
Puis un autre renchérit :
- J’espère que ta nouvelle apparence te plaît, parce que tu vas devoir la garder… encore une fois…


Puis sur ces paroles énigmatiques, il jeta Albert dans l’antre obscur. Une grille en bois se referma bruyamment, retenant le petit lutin prisonnier.
- Vous vous trompez, hurla-t-il ! Je ne suis qu’un pauvre petit garçon, je ne vous veux aucun mal.
- Cesse de faire l’enfant, fit le lutin des rochers qui avait repris son apparence initiale. Sache que cette barrière, si elle semble frêle, est renforcée magiquement. Tu ne pourras pas  la briser et la grotte où tu te trouves t’empêchera de te transformer. Et j’ajoute que c’est pour toujours ! Puis il grommela pour lui seul  : « Je ne sais comment il a réussi à changer d'apparence, ça n’aurait pas dû être possible. » Puis ils s’éloignèrent tous, laissant Albert dans l’incertitude. Ainsi donc, il était déjà venu par ici et avait déjà été enfermé dans cet endroit. Il avait beau se creuser la cervelle, il ne se rappelait pas ! Quand cela avait-il eu lieu ? Un mystère à éclaircir…
Au moins avait-il déniché la cloche ! Mais maintenant, comment sortir d’ici ?

S’il n’avait plus ses pouvoirs magiques de lutin, il avait les capacités d'un petit garçon, son inventivité et sa débrouillardise. Il tenta d’abord la ruse, prétendant être venu aider les braves lutins des rochers, dans la maigre mesure de ses moyens. Ils avaient bien fait de dérober la cloche à ces manants d’humains, prétendait-il !
- Que pourrais-tu faire pour nous, chétif comme tu es, lui répondit-on ? Pourquoi avoir choisi cette apparence fragile ? Croyais-tu vraiment nous tromper ? Pourquoi être revenu ?
- Vous vous trompez, je ne suis jamais...
- Le voici qui essaie encore de nous mentir… À moins qu’il n’ait reçu un coup sur le crâne qui lui aura fait perdre l’entendement ?
Les méchants lutins se moquaient de lui et se tapaient sur les cuisses en s’esclaffant :
- Ah, ah, ah ! Regardez-le, ce pitoyable Albert. Il était quand même plus drôle en bouffon, non ?
Ils se montraient à présent tels qu’ils étaient véritablement : des hommes faits de pierres animés grâce à la magie, espèces de statues grossières, mal taillées, couvertes de bosses et de trous. Ils répugnaient à se transformer et ne le faisaient que pour impressionner les hommes peureux et les petits garçons trop curieux… Il tenta également d’apitoyer ses gardiens en pleurnichant, mais ces êtres-là étaient insensibles à la pitié. Rien ne pouvait les toucher et il ne restait plus à Albert qu’à réfléchir : « Que ferait ce petit garçon » ?

La caverne où il était enfermé était plus grande qu’il n’y paraissait. Il entreprit de l’explorer malgré la pénombre. Avec sa magie de lutin, il eut pu illuminer la grotte toute entière mais sans son secours, il devait se contenter de deviner ce qui s’y trouvait. Peu à peu, sa vue s’habitua à l’obscurité et il découvrit tout un bric-à-brac hétéroclite, des roues de vélos rouillées, des cordes élimées, de vieilles chaussures, des outils et des tas de choses qui s’entassaient pêle-mêle… D’où venait donc tout cet attirail ? Il s'agissait sans doute de leur trésor qu’ils entassaient là, dans cet endroit verrouillé par une puissante magie, les lutins des rochers étant connus pour être de grands voleurs ! La cloche aurait dû être enfermée ici, alors pourquoi n’y était-elle donc pas au lieu d’être exposée à la vue de tous ?

Une personne puissante la protégeait-elle, une personne qui n’avait pu empêcher qu’on la vole, mais qui retenait les lutins de la cloîtrer dans cette caverne maudite ? Par bonheur, car alors les paysans l'effaceraient de leur mémoire et jamais plus la prospérité ne reviendrait dans le village…
Il savait à présent où il se trouvait. Il était dans la « grotte de l’oubli » ! Toutes les choses et tous les gens qui y restaient emprisonnés disparaissaient des mémoires… Il avait été enfermé ici naguère et c'est pour cette raison qu’il avait perdu ses souvenirs et son pouvoir magique. Il fallait sortir rapidement d’ici, mais de quelle manière ?


Albert était découragé, il n’avait rien trouvé dans tout ce fatras qui lui permettrait de forcer la grille de bois, trop solide pour ses petits bras d'enfant. Il s’assit, las, sur une pierre à côté de l’entrée. Il observait à travers les barreaux les lutins qui s’affairaient. L’un d’eux avait conservé sa forme de géant et gardait la porte, au cas où Albert parviendrait malgré tout à s’enfuir. Le chef avait bien insisté, quelque chose n’est pas normal avec lui, surveillez-le bien !
Tout à son désespoir, Albert, ne s’aperçut pas immédiatement de la présence d’un petit papillon blanc aux ailes à demi déchirées. Il s’avisa soudain de sa présence. Il lui semblait vaguement le reconnaître mais sans en être tout à fait sûr. La grotte faisait déjà son effet ! Le papillon voletait autour de lui, se posait sur sa figure et Albert le chassait, agacé. Le papillon esquivait habilement ses moulinets. Il se posa sur le nez d’Albert et celui-ci loucha pour l’apercevoir.
- Me reconnais-tu, fit le papillon d’une voix aigrelette ? Allons, fais un effort, souviens-toi ! Faudra-t-il que je vienne encore et encore à ton secours ? Tu as le chic pour te fourrer dans des situations périlleuses… Pourquoi ne sors-tu pas de là ?
- C’est fermé !! Je ne peux plus me transformer, la grotte magique m’en empêche… Et je suis si fatigué…
- Surtout ne t’endors pas ! Tu n’aurais plus aucun souvenir, ta mémoire fondrait comme de la glace en été. D’ailleurs…
- D’ailleurs ?
- Non, rien, oublie ! Enfin, non, n’oublie pas…
- Il faut savoir ce que tu veux !
- Tant que tu es enfermé dans cette grotte, je ne peux rien pour toi, il va falloir que tu te débrouilles tout seul pour sortir. Cherche bien, il n’y a pas une clé, un crochet ou un bâton qui coince la porte ? Ces lutins sont doués pour la magie, mais ils ne sont pas très futés.
Albert retint un bâillement, se leva avec peine et scruta la grille de bois faite de croisillons entrelacés, mais il ne vit rien, pas de coin enfoncé dans une fente du mur ni de serrure nulle part. À moitié titubant de sommeil, son pied heurta une barre de bois placée verticalement et qui commença alors à pivoter très légèrement.
- C’est ça, fit le papillon, continue, pousse la barre avec ton pied. Allez, plus fort ! C’est cela, oui, continue !
Sous les encouragements du papillon, Albert parvint tant bien que mal à déplacer la lourde barre qui maintenait le portail verrouillé. Il dut s’y reprendre à de nombreuses reprises avant de pouvoir débloquer la grosse grille. À présent, elle pourrait s’ouvrir suffisamment pour qu’il se faufile au-dehors. Par bonheur, le géant qui gardait l’entrée n’avait pas entendu tout ce manège pourtant bruyant !
- Attends cette nuit, Albert. Lorsque qu’ils s’endormiront tous de fatigue après avoir fait la fête, tu pourras sortir. Tu as fait le plus difficile. Je te mets cependant en garde : ne t’endors pas ! Tu ne saurais plus ouvrir la porte de ta cage, tu oublierais tout !
Le petit papillon eut beau faire, houspiller Albert, lui chatouiller les narines, se poser sur son nez et sur ses paupières qui se fermaient, rien n’y fit, Albert ne tarda pas à plonger dans un sommeil béat et à ronfler si fort que le géant, rassuré, partit rejoindre les autres fêtards en abandonnant sa garde.
- Albert, Albert, s’époumonait le petit papillon en vain ! 
Celui-ci partit alors chercher du secours. Il trouverait bien une bonne âme qui l’aiderait à réveiller le lutin. Pendant ce temps, ce dernier rêva…

Il volait très haut dans le ciel, plus haut que les éperviers à la vue perçante qui tournoyaient pour chercher leur proie, plus haut que les nuages qui voilaient le soleil. Il devinait tout en bas les champs d’herbes folles agitées par le vent et parsemées çà et là d’arbustes frêles. Au loin, s’étendait une forêt sombre et tout au bord de son regard, le long serpent de la rivière ronronnait entre ses falaises escarpées. Tout semblait extrêmement plat, comme s’il s’agissait d’un dessin coloré. Il s’aperçut alors qu’il tenait entre les mains un livre dont il tournait les pages. De petits êtres dansaient au milieu des herbes et des fleurs, ils en jouaient comme de petits instruments de musique. Gling, faisait la pâquerette, glong, faisait le coquelicot et zouing, faisaient les herbes effilées. Tout ce petit monde chantait, les mimosas flirtaient avec les lys gracieux, le chèvre-feuille s’enrubannait autour des jonquilles. Des flammèches, transparentes comme le verre, s’agitaient telles des chefs d’orchestre à la houppe dressée. Il y reconnut des lutins des plaines qui semblaient lui faire signe :
- Descends, Albert, descends !
Il sentait depuis un moment des picotements agaçants sur ses mains, sur ses bras, sur ses joues et des élancements sur sa tête comme si un pic-vert y avait élu domicile. Il s’agitait dans son sommeil pour chasser ces importuns mais rien n’y faisait. Pic, sur ses doigts, poc sur sa joue, plonk sur son crâne… Et ça n’arrêtait pas !
Albert ouvrit un instant les yeux. Des myriades d’insectes multicolores et d’oiseaux de toute taille s’efforçaient de le réveiller, qui le pinçant, qui le piquant, qui le mordant. Et le petit papillon s’égosillait sans fin :
- Albert, réveille-toi ! Réveille-toi ! Ne te rendors pas !

 

Celui-ci se frotta les yeux pour mieux voir. Le papillon avait rameuté tous les animaux qu’il avait trouvés et, comme il s’agissait en réalité d’une fée (mais ne le dites pas à Albert, il n’en croirait rien), tous obéirent et accoururent. Certains, qui étaient trop gros pour passer à travers les barreaux, comme la chouette, par exemple, restaient dehors pour faire le guet et tous les autres s’efforçaient de réveiller Albert. Ils étaient là depuis un bon moment et la fée n’en pouvait plus de s’époumoner. Elle faillit même perdre espoir mais les animaux continuaient, sans se décourager.
Lorsque Albert fut enfin tout à fait réveillé, ils s’écartèrent, inquiets. Allait-il se souvenir de ce qu’il devait faire ?
Hélas, il avait tout oublié !
- Qu’est-ce que je fais là ? se lamentait-il ! Pourquoi suis-je enfermé ?

 

à suivre...

© William Kisasondi tous droits réservés.

Publié dans conte, enfants, lutins, Roche Percée

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