La grotte de l'oubli : fin.

Publié le par William "dromeur" Kisasondi

Merci à tous ceux et toutes celles qui m'ont laissé des commentaires et des messages.

Voici donc la fin de cette petite histoire qui j'espère vous plaira.

La fée hésitait à se montrer sous son véritable aspect. Sous sa forme de papillon, elle n’était pas une menace pour les lutins des rochers qui ne l’avaient même pas remarquée. Il en irait tout autrement si elle dévoilait sa véritable nature ! Ils auraient tôt fait de l’emprisonner à son tour dans la caverne enchantée et alors tout serait perdu. C’était un risque qu’elle ne voulait pas courir... 
- Albert, la porte est ouverte, tu n’as qu’à la pousser de toutes tes forces !
- Albert ? Albert, qui est-ce ? gémit alors le lutin tout encore hébété…
- Malheur, il ne se souvient plus de rien ! Il est déjà trop tard.
Non loin de là, les lutins des rochers terminaient leur fête et nombre d’entre eux  s’endormaient sur place. Puis on entendit le chef réveiller en hurlant le garde qui avait déserté son poste :
- Abruti ! Que fais-tu donc là ? Retourne à ta surveillance et tâche d’ouvrir l’œil cette fois…
En ronchonnant, le colosse se redressa et se dirigea vers la grotte d’un pas incertain. Il n’allait pas tarder à arriver jusqu’ici, il fallait déguerpir, songea aussitôt la fée qui décida soudain de se transformer. Une belle jeune femme aux longs cheveux d’or apparut devant la grille fermée. On voyait à travers son corps luminescent qui semblait flotter dans l’air, presque comme un fantôme ! En se retournant, elle vit le géant apparaître au loin. Elle ouvrit vivement la barrière dans un grincement hideux qui alerta le lutin qui commençait à courir. Puis elle empoigna Albert d’une main ferme et vigoureuse, en le tirant par la manche et l'entraîna au loin. Elle jeta un sort au géant qui rapetissa jusqu’à devenir un nain dont la voix ne portait guère :
- Arrêtez ! Arrêtez, faisait-il en un murmure que nul n’entendit !

Tous les animaux qui étaient venus pour réveiller Albert s’égaillèrent en une nuée qu’un brouillard magique rendait opaque, de sorte que la fée parvint aisément à emmener Albert hors des rochers maudits. A la lisière du royaume des lutins des plaines, ils s’arrêtèrent enfin. Albert soufflait et se débattait comme un beau diable :
- Où m’emmènes-tu, enfin ? Et où suis-je donc ? D’ailleurs, qui suis-je ?
- Tu t’appelles Albert…
- Ça ne me dit rien ! Et toi qui es-tu ? Je ne t’ai jamais vue par ici. Tu es une bien jolie demoiselle, je me souviendrais de toi, il me semble !
- Eh bien, non, justement ! Tu as perdu la mémoire, une fois de plus…
- Comment cela ? Je n’y comprends rien.
- De plus, je ne suis pas une demoiselle, je suis une fée et toi, tu es un lutin des rivières…
- Ce n’est pas gentil de te moquer de moi ainsi, tu sais ! Je sais bien que je suis un petit garçon, regarde ces culottes courtes, ces jambes maigres et ces cheveux ras sur cette petite tête d’enfant !
- Écoute-moi, Albert, nous n’avons pas le temps de jouer ! C’est l’apparence que tu as adoptée tout à l’heure pour chercher la cloche du village que les lutins des rochers ont volée. Mais ils t’ont reconnu et enfermé dans une grotte magique…
- Alors, s’ils m’ont fait prisonnier, pourquoi suis-je ici ?
- C’est moi qui t’ai fait sortir, avec beaucoup de mal. Il a même fallu que je dévoile ma véritable apparence et maintenant les lutins des rochers vont me poursuivre. La peau des fées est très recherchée, paraît-il ! Ce serait un véritable trésor pour eux…
- Mais si tu es une fée, tu peux tout faire ? Ne peux-tu te transformer en… ce que tu voudras ! Un papillon, par exemple !
- Pourquoi dis-tu cela ? Aurais-tu déjà vu un papillon voleter autour de toi ? Ou se poser sur ton nez ?
- Certainement pas, je ne l’aurais pas laissé faire !
- Pour l’instant, je suis épuisée et je ne peux plus utiliser ma magie pour te faire retrouver la mémoire. Tu vas devoir aller trouver les lutins des plaines qui pourront t’aider. Regarde, ils sont là, tout près ! Vois ces espèces de feux follets géants qui courent dans l’herbe et agitent les branchages ! Vas les voir, n’aies pas peur…


Elle le poussa gentiment dans leur direction. Elle vit Albert avancer maladroitement sur la plaine puis disparaître bientôt à sa vue. De chatoyants petits oiseaux multicolores arrivèrent bientôt pour se percher sur son épaule et voleter autour d’elle. L’aube pointait déjà ses premiers rayons derrière elle.  Dès que le soleil se lèverait, elle disparaîtrait jusqu’à la nuit prochaine ! Les fées ne pouvaient vivre le jour que sous une forme étrangère à leur nature, celle d’un papillon, par exemple. Elles devaient leur infortune à la malédiction qu’une sorcière leur jeta jadis. Elle ne pourrait se transformer à nouveau qu'au coucher du soleil. En attendant…


La lumière inonda soudain la prairie où elle se tenait et, petit à petit, la fée devint de plus en plus transparente et elle disparut bientôt dans la lumière. Les oisillons perdirent leur perchoir improvisé et s’enfuirent à tire d’aile saluer le jour qui débutait. Ils reviendraient la nuit prochaine pour retrouver leur maîtresse.

Albert entendit soudain derrière lui un bruit sourd, clong, comme un coup de tonnerre retentissant dans l'aube nouvelle. « Étrange », songea-t-il ! Le ciel était limpide sans un seul nuage aussi loin que portait la vue. Mais il ne se retourna pas, on lui avait dit d'avancer dans les herbes, jusqu’à… qui lui avait donc dit cela ? Et jusqu’où devait-il aller ? Il ne s'en souvenait plus… Une plaine d'herbes folles s'étendait devant lui, parsemée de rares buissons, de quelques arbres chétifs et d'étranges scintillements sans doute provoqués par le soleil rasant qui l'aveuglait. Il se dirigea dans sa direction, son ombre s'allongeant sans fin derrière lui…

Les lutins des plaines laissèrent passer Albert parmi eux sans se montrer. Certains se déguisaient en fleurs odorantes, d'autres en buissons ou encore en simple courants d'air irisés flottant au-dessus du sol. Ces créatures n'avaient pas de forme propre et se transformaient au gré de leurs pensées fluctuantes, ce qui les rendait difficiles à apercevoir, même pour les autres lutins. Albert était complètement égaré dans ses interrogations désordonnées, mais s'il y avait prêté attention, il eut pu entendre le léger murmure des conversations affolées des lutins des plaines :
- Par le Grand Chêne Centenaire, la cloche est tombée sur le sol et la fée a disparu ! Qu'allons-nous faire ? Les lutins des rochers vont la traîner dans leur antre et tout sera fichu. Nous ne pourrons plus jamais la récupérer !
- Et Albert, faisait un autre, quel est son rôle dans cette histoire ? Il doit être important pour que la fée ait choisi de disparaître juste avant le lever du jour, uniquement pour sauver cet enfant…
- Mais ce n'est pas un enfant !
- Oui, c'est vrai… Mais pour un lutin des rivières, il n'est guère reluisant, il n'a plus aucun pouvoir, le peu de magie qui lui restait, il l'a épuisée pour fouiller ce trou d'eau où il savait pourtant ne rien trouver. Et, en plus, il n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé, ni de ce qu'il est censé accomplir…
- Accomplir ? Cet avorton aurait une destinée ? Balivernes !
- Écoutez tous ! Nous devons récupérer la cloche pour pouvoir la replacer dans l'église du village…
- Oui, oui, oui !
- Pour cela, nous avons besoin de la fée, elle seule peut empêcher ces maudits lutins de l'enfermer…
- Et pour la faire revenir à l'existence avant la nuit, nous avons besoin d'Albert !
- Albert ? Ce petit enfant insignifiant ?
- Justement… un enfant…
- Et alors ?
- Souvenez-vous de ce que dit la malédiction de la sorcière…
- Les fées ne pourraient exister sous leur forme humaine que pendant la nuit et le jour, elles devraient le passer sous la forme chétive d'un petit animal, un papillon dans le cas de notre fée…
- Nous pourrions peut-être en chercher une autre ?
- Mais non, voyons ! Elles ont toutes disparu, il n'en reste plus qu'une seule, vous savez bien !
- Et comment peut-on annuler cette malédiction ?  Vous souvenez-vous ?
Un grand silence se fit parmi les lutins des plaines, tous avaient oublié, tous sauf celui qui avait posé la question :
- Cette malédiction disparaîtra le jour où un « petit d'homme », un petit garçon, prononcera le nom de la sorcière en sa présence. Elle ne risquait rien, pensait-elle, puisque les humains ne connaissent ni les fées ni les sorcières et si les enfants y croient parfois, ce n'est pas véritablement. Ils ne les imaginent que comme des créatures de rêve, irréelles.
- Mais nous n'avons pas de petit garçon…
- Mais si ! Albert…
- Mais ce n'est pas un enfant !
- La sorcière n'en sait rien ! Nous la bernerons facilement…
À présent, tous parlaient en même temps, de sorte que personne n'écoutait personne. Un immense brouhaha régnait sur la plaine et agitait les herbes, les lutins changeant de formes au gré de leurs pensées effrénées. Même les oiseaux se disputaient entre eux !
Albert, à demi conscient de leur présence, s'arrêta brusquement au milieu de l'assemblée des lutins. Ceux-ci reprirent leur discussion :
- Bien, mais il faut nous montrer à Albert et le persuader de nous aider.
- Il nous suffit de lui apprendre le nom de la sorcière et de l'invoquer. Lorsqu'elle sera devant lui, nous le presserons de parler et le tour sera joué…
- Bien, faisons donc cela, mais dépêchons-nous ! Les lutins des rochers sont en train de traîner la cloche vers leur grotte…


Et ils firent ainsi ! Albert appris sa leçon sans comprendre et récita inlassablement le nom honni : « Arlyathoteph ». Ils lui avaient demandé de répéter ce mot jusqu'à ce qu'ils lui disent d'arrêter. Il avait d'abord demandé la raison de tout cela et ils l'avaient persuadé qu'il s'agissait d'un jeu alors il ânonnait : « Arlyathoteph, Arlyathoteph... » sur tous les tons. Il en fit une comptine et ne s'aperçut de rien quand la sorcière se tint face à lui, invoquée par les lutins. Celle-ci était bien aussi bête qu'ils l'avaient espéré et entendant son nom prononcé par un enfant, elle annula la malédiction et disparut.
Aussitôt, la fée revint à l'existence, toute surprise de voir le soleil face à elle. Son corps svelte n'était plus transparent, à présent, mais semblable à celui de toutes les jeunes femmes, quoique d'un teint très pâle dû à son origine surnaturelle. 
- Que se passe-t-il, fit-elle ?
- La cloche, fit l'un des lutins !
- Je comprends, fit la fée, fermant un instant les yeux ! Puis elle disparut aussitôt…
- Où est-elle, fit Albert ?
- Elle est partie sauver la cloche, fit un des lutins. Puis, se tournant vers ses compagnons, il lança : à nous, à présent ! Allons la remettre à sa place !..
Albert sentit soudain qu'il demeurait seul : tous les autres étaient partis ! 


Il vit de petites tornades se former devant lui et se dandiner comme pour le saluer. Il devina qu'il s'agissait des lutins des plaines. Ceux-ci grandissaient, tourbillonnaient et s'éloignaient de plus en plus vite en direction des champs de rochers qui se dressaient plus loin, là où se trouvait la cloche. La fée avait stoppé les lutins mauvais tandis que les diverses tornades se mêlaient pour n'en former qu'une seule, immense qui se dressa bientôt vers le ciel. L'air s'emplit de poussière et de débris voletant et bientôt, Albert vit la cloche emportée lentement dans une trajectoire circulaire en direction du village. On entendit aussitôt le tonnerre et la foudre tomber à de nombreuses reprises sur les rochers. La terre trembla un moment puis le ciel redevint lentement limpide, la tornade ayant disparu.
- Albert, fit soudain une petite voix derrière lui !
Celui-ci se retourna vivement. La fée était revenue près de lui. Il voyait le soleil illuminer sa chevelure d'un halo merveilleux. Son visage restait dans l'ombre, mais ses yeux luisaient d'une lueur surnaturelle. Sa voix tintait merveilleusement : c'était celle du papillon ! Il se souvenait de tout, à présent…
- Je t'ai rendu la mémoire et tes pouvoirs. Ton aide a été précieuse…
- Pour récupérer la cloche ? Mais je n'ai rien fait du tout !
- Mais si, tu as cherché avec courage à exaucer les vœux de ce petit garçon dont tu as pris l'apparence. Et surtout, tu m'as libérée, moi et toutes mes sœurs !
- Je n'ai fait que répéter bêtement un mot que je ne comprenais pas et j'étais à peine conscient de ce qui se passait. J'ai fait ce qu'on m'a demandé et ce n'était presque rien !
- Les grandes choses se cachent parfois dans les toutes petites. Même si tu n'en étais pas conscient, ton intention de m'aider était pure. Je te remercie infiniment, brave « petit homme »…
La fée approcha ses lèvres de la joue d'Albert et l'embrassa affectueusement. Celui-ci rougit de contentement comme un petit garçon.
- Je vais te quitter, à présent, je vais rejoindre mes sœurs. Tu ne reverras pas les lutins des plaines. Ils sont en train de célébrer l'événement en jouant parmi les fleurs. Tends bien l'oreille et tu entendras peut-être leur musique ! Et puis, s'il te plaît, adopte une apparence qui convient mieux à un héros !
Albert sourit à ce compliment. La silhouette de la jeune femme s'effaça progressivement et se fondit dans le soleil. Une petite voix retentit une dernière fois :
- Et si tu vois un papillon se poser sur ton nez, ne le chasse pas : ce sera peut-être moi ou une de mes sœurs…

Plus tard, Albert rendit une dernière visite au petit garçon. Celui-ci ne pleurait plus. Il ne le vit pas, tout comme la première fois. La cloche rendue à l'église, la prospérité était revenue au village. Albert avait repris son apparence de bouffon, par nostalgie, sans doute. Il était également retourné vers la Roche Percée : il n'y avait plus personne là-bas ! 

C'est une histoire bien ancienne que celle-ci. Depuis, la cloche a de nouveau été perdue mais les hommes étant moins crédules ou moins croyants, peut-être, la prospérité du village n'en a pas souffert. Seul, Albert s'en souvient encore ! Il réside toujours près du petit pont de pierre et hèle les villageois qui ne l'entendent toujours pas. Il se délecte souvent du tintement d'une cloche à peine audible qui provient d'un grand trou dans la rivière, près du pont. C'est un cadeau de sa fée, son remerciement et le signe qu'elle ne l'a pas oublié, aussi parle-t-il à tous les papillons qu'il croise en espérant que ce soit elle… 

(Et si vous voulez savoir qui m'a raconté cette histoire, c'est le lutin lui-même !)

 

FIN

© William Kisasondi tous droits réservés.

Publié dans conte, cloche, lutin, fée, sorcière

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